mercredi 1 juin 2011

Un bonheur inespéré...

Le titre doit vous paraître bien paradoxal. Et pourtant il s'agit là peut-être d'une vérité essentielle. Avant d'aller plus loin bien sûr, il s'agit de définir ce qu'est le désespoir est ce qu'est le bonheur. Je précise, que tout ce que je vais dire a déjà été publié par des philosophes anciens mais aussi par des philosophes tout à fait contemporains. Je pense bien sûr à André Comte-Sponville, qui a traité déjà maintes et maintes fois cette question se référant aux stoïques, à Sénèque, à Spinoza notamment.

Qu'est-ce que le bonheur ? Il faudrait plusieurs volumes de livres afin d'apporter une définition complète du bonheur tant il est protéiforme et dont il est subjectif. Je pourrais dire simplement être heureux c'est ne pas être malheureux. Si nous ne savons pas ce qu'est le bonheur, en revanche nous savons assez bien ce qu'est le malheur, ce que c'est que d'être malheureux. Il faut distinguer cependant le bonheur de la joie.

Le bonheur est un sentiment absolu alors que la joie, elle, est relative, elle se ressent dans l'instant. La preuve en est que nous ne ressentons de joie  qu'au présent. Il s'agit maintenant de comprendre ce que j'appelle, ce qu'André Comte Sponville  appelle plus exactement le désespoir. Il nous faut revenir aux stoïques grecs. Les stoïques considéraient que la nostalgie, c'est-à-dire cette douleur, ce regret de ce qui est passé, ainsi que l'espérance, ne sont pas des vertus mais des passions que nous devons chasser le plus possible de notre esprit. Il s'agit même de passions tristes qui nous empêchent de jouir, de désirer, ce que nous avons dans le moment présent.

Les philosophes comme Schopenhauer, comme Sartre, ou comme Platon nous ont montré que dans la vie nous oscillons entre le désir de ce que nous n'avons pas et l'ennui dès lors que nous avons ce que nous désirions. Platon pensait que nous ne pouvions désirer vraiment que ce qui nous manquait. Nous avons tous expérimentés le désir d'avoir un nouvel objet, un téléphone portable, une télévision avec un écran plat, en pensant que l'acquisition de ce matériel nous rendrait heureux. Nous savons tous que cette joie est éphémère et que l'ennui succède très vite à cette joie. Lorsque nous avons compris cela nous avons le choix soit de continuer à espérer les choses qui ne viennent jamais, car nous nous trompons souvent dans ce que nous croyons désirer.

Pourquoi nous trompons-nous ? Nous nous trompons car une des caractéristiques de l'espérance est que nous ignorons ce que nous désirons, que nous sommes toujours impuissants à imaginer le futur. Il y a dans l'espérance la graine de la frustration. Nous espérons car nous avons peur de l'avenir. Un avenir dont nous ne savons rien, un avenir dont nous ne pouvons pas grand-chose sinon être dans l'action du présent. Ainsi  je pourrais dire, demain matin je prendrai mon petit déjeuner car il y a peu de chances, à moins que je ne meure, que cela ne se produise pas, car il s'agit d'un événement issu de ma volonté. En revanche je serais incapable de savoir si demain il va pleuvoir ou faire beau car cela  ne dépend pas de moi de ma volonté. On ne peut donc espérer que ce que nous pouvons faire, que ce que nous savons faire. Il existe une tentation bien humaine d'espérer des choses sur lesquelles nous n'avons aucune possibilité agir. L'espoir ici ressemble à une prière, à une supplication. Ainsi il est plus facile de ne pas espérer, de renoncer à l'espoir afin de jouir pleinement de ce que nous faisons et de ce que nous connaissons. Le désespoir dont je parle est tout simplement le renoncement à un espoir trompeur qui nous éloigne de la sagesse et du bonheur.

Je propose que nous  revenions au personnage de la mythologie grecque, Sisyphe.
Sisyphe fut condamné par les dieux à pousser un rocher au sommet d'une montagne. Une fois en haut de la montagne le rocher roule dans la vallée et Sisyphe doit recommencer sa tâche infiniment. Ce mythe a longtemps été le symbole de la tâche absurde qui condamne l'homme à n'être plus  qu'une bête de somme. Pourtant, Albert Camus, qui a tant été dénigré par les philosophes du XXe siècle, nous a proposé une autre lecture de ce mythe. Alors que Jean-Paul Sartre faisait l'apologie de l'existentialisme et de la nécessité à l'homme de se construire des idéaux comme notamment la liberté (que Sartre place au-dessus de tout), Albert Camus rappelle que la liberté n'a d'intérêt que si nous parvenons à être heureux. Camus place le bonheur au-dessus de la liberté et il se sert du mythe de Sisyphe pour nous l'expliquer. Ce mythe nous explique que Sisyphe essaye de vivre dans l'action et au présent afin de supporter sa tâche. Lorsque Sisyphe pousse la pierre il est dans la souffrance mais il est aussi dans l'action. Il tente de vivre ni dans la nostalgie ni dans l'espérance pour profiter des moments de répit qu'il aura lorsque la pierre entraînée par son inertie roulera  dans la vallée.  Sisyphe trouve alors du temps pour se reposer, pour jouir de sa liberté, de la beauté du paysage.  il sait  néanmoins qu'il devra reprendre sa tâche une fois qu'il s'ennuiera de sa liberté. Il reprendra de lui-même son rocher. Car il sait que son bonheur est lié étroitement à ce rocher. Il y aurait eu une peine plus cruelle encore que celle-ci  si les dieux l'avaient condamné à rester assis sur un banc pendant l'éternité. Sisyphe  nous ressemble. Nous  savons que nous désirons souvent ce qui nous manque, et que lorsque nous l'avons, nous nous ennuyons. Ainsi nous ne vivons pas, nous ne faisons que regretter  et nous oublions d'être heureux. Camus  conclut son essai en disant : « nous devons imaginer Sisyphe heureux ». La sagesse réside dans la capacité à pouvoir jouir non pas de ce qui nous manque mais de ce que nous avons ici et maintenant. Le bonheur passe par la faculté d'aimer, celle de connaître.

Le bonheur est fait de joies multiples. L'amour spinoziste est à mes yeux plus riches que l'amour platonicien. Platon tout comme Schopenhauer explique que nous ne pouvons désirer que ce qui nous manque. Spinoza parle lui de la joie d'aimer ce qui existe ici et maintenant. Il m'est arrivé de confondre le sentiment amoureux avec la simple joie d'aimer quelqu'un pour ce qu'il est. Il m'est arrivé de dire "je t'aime" à une femme au lieu de lui dire "je suis joyeux que tu existes". la première proposition es platonicienne la deuxième est spinoziste. Pourquoi ? Lorsque l'on dit "je t'aime" à une femme ou à un homme   on attend toujours une réponse. La réponse que l'on attend est généralement que l'autre se donne afin de satisfaire votre manque, votre désir de ce qui vous manque, c'est-à-dire elle ou lui. Il s'agit donc ici d'un désir de possession de l'autre et non pas une véritable déclaration  d'amour. On veut l'autre pour soi. On pense donc plus à soi  qu' à l'autre. En revanche lorsque l'on dit : « je suis joyeux que tu existes », nous faisons une véritable déclaration d'amour. Nous n'exigeons rien  de l'autre en retour. Nous nous réjouissons de son existence. Il y a dans cet amour les éléments qui expliquent que des couples  peuvent durer. Si nous arrivons à nous aimer sans vouloir nous posséder en nous respectant en tant qu'individu alors l'amour est solide et peut durer. Il est important de savoir reconnaître quel type d'amour  nous ressentons afin de ne pas nous méprendre. Est-ce qu'il s'agit de désir, d'amour, d'amitié ?

Il y a dans l'amour des nuances qu'il est important de distinguer à fin de ne pas se tromper de route. Le véritable amour qui permet à l'autre d'exister est ce que les Grecs appelaient : « l'agapê".  l'amour désir, celui qui veut posséder l'autre pour en faire un objet de plaisir est : « l'Eros". il est regrettable d'avoir donné si peu de place à la philosophie dans le parcours éducatif de nos enfants. Il y a dans l'étude de la philosophie et de la pensée des sources de joies immenses. Hélas, nous sommes dans une société du désir pathologique qui nous pousse à acquérir des tas de choses dont nous n'avons pas besoin et desquels nous nous lassons aussi vite que nous nous sommes passionnés. Nos enfants  ne cessent de nous réclamer le dernier gadget à la mode, la dernière paire de chaussures. Une fois achetée, ils s'en détournent et ne sont pas heureux. Il n'y a pas de bonheur dans l'avoir il n'y a de bonheur que dans l'être. En tout cas il ne peut pas y avoir  de bonheur sans joie ni de joies sans amour.

Pour conclure, je dirais qu'il est nécessaire de renoncer à l'espérance  afin de jouir pleinement du simple bonheur d'exister. Nous ne pouvons pas éradiquer complètement la nostalgie et l'espérance. Ils font parti intégrante de notre psychisme. Toutefois, nous devons essayer de moins  croire et de plus connaître. Plus on aime, plus on jouit, moins on manque. Plus on sait moins on croit. Faites cette expérience par vous-même. Essayez de vivre chaque instant pleinement et vous serez sur le chemin de la sagesse qui mène à la joie et quelquefois au bonheur.

Pour aller plus loin : le livre d'André Comte-Sponville.



4 commentaires:

  1. Très bien ton (tes) blog(s), mais on est pas nombreux à le visiter !

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  2. Au sujet du bonheur et du désespoir:
    Daniel PENNAC écrit: "Quand tout est fichu, il y a encore le courage"....
    Le bonheur passerait-il pas le courage ?
    Ce serait une excellente question de bac !

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  3. Il ne faut pas attendre que tout soit fichu pour être heureux...Bien au contraire. Le courage est une vertu, les vertus peuvent en effet contribuer au bonheur. Il faut philosopher quand on est en bonne santé. La philosophie ne sauve pas, elle rend heureux. Il faut être heureux avant que d'être malade ou proche de la mort ou sinon c'est un peu comme aller voir un bon film au moment du générique de Fin. C'est frustrant et cela peut rendre malheureux...et c'est l'inverse de ce que l'on recherche. Si il y a peu de gens sur mon blog je m'en fiche. J'écris pour être lu certes mais pas pour être célèbre. Je suis dans le partage. Je vais moi-même nourrir ma réflexion sur des blogs ou dans des livres. Je ne fais que transmettre ce que l'on m'a transmis.

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  4. Intéressant, je partage ce point de vue, je crois en effet que le bonheur est dans le faire et la construction. Quand les choses arrivent toutes faites, on en retire aucune satisfaction et les exemples de nantis de naissance très malheureux ne manquent pas.

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