dimanche 19 avril 2015

Le Mal aujourd'hui.


La question du Mal a été largement débattue par de nombreux philosophes. Ce que l'on peut en dire c'est qu'elle est con-substantielle au Bien. Le Mal n'existe pas seul. Le Mal est au bien ce que le faux est au vrai et l'injuste au juste. Cette question s'inscrit dans la métaphysique. Aucune science ne pourra statuer sur ce qui est bien ou ce qui est mal du point de vue Morale. On peut juste dire ce qui est bien ou mal à un moment donné dans la survenue de tel ou tel phénomène. Ce qui est bien est ce qui permet de prolonger une situation d'équilibre ou d'unité. Ce qui est mal est ce qui apporte une rupture dans un cycle ou dans une continuité. Le Bien est donc associé à une forme de système vertueux qui permet une sensation de bonheur et d'éternité.

Nous voyons bien que depuis quelques années nous vivons dans un environnement de plus en plus anxiogène avec des menaces nouvelles pour l'espèce humaine ou pour des formes de civilisation. Ces menaces sont hétérogènes : économiques, climatiques, politiques, religieuses, etc. Tout semble s'accélérer dans une sorte d'orage dans lequel tout semble s'imbriquer. L'économique interfère sur la Climat qui interfère sur le politique qui interfère sur le religieux. Les peurs engendrent des passions qui ne font qu'aggraver ce sentiment général d'anxiété globale.

Mais quelle est donc cette nature du Mal aujourd'hui? Un de mes maitres à penser, le philosophe Marcel Conche, considérait que le Mal absolu était celui fait aux enfants et notamment celui fait aux enfants lors de la Shoah. Torturer un enfant sans défense, le séparer de sa mère constitue ce qu'il y a de pire en matière de comportement car il va à l'encontre de la logique même de la Vie et qu'un enfant n'a aucune possibilité de se défendre ni même de comprendre ce qui lui arrive. L'enfant fait confiance à la vie et pense que l'Amour est la seule voie. 

Il existe, me semble t'il, depuis l'après-guerre une autre forme de mal absolu qui s'est amplifié avec la surpopulation de la planète. Ce mal absolu a été défini par certains sociologues comme Stanley Milgram comme lié à l'irresponsabilité.  Hannah Arendt en parle ainsi aussi dans ce qu'elle nomme la banalisation du Mal. Cette banalisation du mal consiste à  mesurer le niveau d'obéissance à un ordre même contraire à la morale de celui qui l'exécute. Nous y sommes tous confrontés au moins une fois dans notre vie pour ne pas dire quotidiennement. La mort des religions a entrainé la mort progressive de la morale. Elle n'a été remplacée par rien. La peur de l'enfer n'inquiète plus personne et le dogme de l'individualisme pour ne pas dire de l'égoïsme n'a fait qu'accélèrer ce phénomène. Le Capitalisme a été un des vecteurs de cette banalisation du Mal. La promotion de la réussite individuelle souvent au détriment de la réussite collective a conduit a l'augmentation des inégalités. Le Libéralisme historique a toujours proscrit la recherche d'un bonheur individuel s'il est nuisible à la Société. Le libéralisme économique n'a retenu de la grande pensée libérale que la notion de liberté individuelle sans contrepartie. La pensée Libérale n'a jamais été le "chacun pour soi". Comme l'écrit le généticien Axel Kahn : "Adam Smith, puis les utilitaristes, après les pères fondateurs du XVIIe siècle pensent que l’homme est égoïste et cupide, mais qu’il faut faire en sorte que cette société d’hommes égoïstes et cupides trouve le moyen de garantir le bien commun." Les libéraux ont toujours pensé que le rôle du politique était de garantir les droits naturels tout en autorisant le libre échange et les libertés individuelles. Aujourd'hui les politiques ont capitulé devant le monde marchands et il n'y a plus de garde fous contre la destruction progressive de toute la société au seul profit du profit et de la volonté de croissance à l'infini.

Lorqu' Alain Finkielkraut écrit en 1987 "La défaite de la pensée" il est un des premiers de la génération 68 à constater la disparition du culturel pour une sous-culture marchande consommable et périssable et ses conséquences terribles sur notre civilisation. Dans les années 60 la fin des avant-gardes marquait déjà le début d’un phénomène de déclin. L'art décide de s'acquitter de l'impératif d'originalité. Tout équivaut à tout. Parler de déclin n'est pas de la déclinologie ou du pessimisme comme on l'entend partout aujourd'hui. Parler du déclin c'est constater un véritable recul factuel de notre économie, de notre climat, de l'atmosphère politique et sociale.

Le principal coupable de cette situation est d'abord l'Homme. L'homme égoïste, cupide et cynique bien décrit par Hobbes. Il n'a rien à envier aux salafistes d'aujourd'hui en matière d'abjection. Il est son image inversé dans le miroir. Il opère secrètement au sein des grandes banques d'affaire ou à la tête de grande multinationale. Son objectif n'est pas le plus grand bonheur pour tous mais l'accumulation infinie d'or ou de dollars sans aucune finalité autre qu'instrumentale. Autrefois, le progrès et la modernité s'accompagnait d'une finalité objective avec comme objectif le bonheur pour tous. Aujourd'hui la finalité n'est qu'instrumentale...l'objectif est d'avoir chaque jour un peu plus...pour avoir chaque jour un peu plus.

Le Mal absolu se trouve dans cette forme de cancer de la société humaine. L'humanité à inventé une chimère, le néo-libéralisme fondamentaliste. L'économie ne sert plus a créer des emplois et à permettre une augmentation du pouvoir d'achat dans le respect de l'environnement et du bonheur pour tous  mais a développer des rendements du Capital pour une poignée d'élus ne profitant que très peu de leur immense fortune. L'or est redevenu une idole. Le fétichisme de l'argent n'a jamais été aussi grand ce qui désespère l'humanité tout entière.  Le pape François l'exprime en 2013 par ces mots : «La peur et la désespérance saisissent les cœurs même dans les pays dits riches»  Les hommes sont riches mais meurent sans avoir été heureux

Nous nous souvenons tous de l'épisode dans la Bible du Veau d'Or. Moïse laisse les hommes quelques jours seuls et quand il redescend du Mont Sinaï avec les Tables de la Loi les hommes avaient déjà érigé un veau d'or qu'ils adoraient. Comme le disait Bergson, il n'y a que peu d'hommes capables de ressentir la mystique de la Morale ouverte. Celle qui consiste à trouver ce qui est bon pour tous. Le mystique chez Bergson est un homme capable de prendre position contre ses intérêts personnels pour un intérêt global au nom de l'amour et de la vérité. C'est l'homme providentiel. Il n'y en a eu que peu dans l'histoire des hommes mais c'est ce qu'il manque aujourd'hui. Ces hommes se sont appelés Socrate, Moïse, Jésus, Mahomet et en politique Montesquieu, Tocqueville, Condorcet, Roosevelt, De Gaulle...Chacun ont résisté à leur façon au Mal en mettant en péril leur propre existence pour un destin plus grand qu'eux. Qui sera l'homme providentiel des années à venir? Personnellement je ne vois personne en devenir. Seul une catastrophe, au sens littéral du terme, fera émerger cet homme. Nous sommes peut-être à l'aube d'une vraie révolution. Celle du Surhumain imaginé par Nietzsche et par Bergson. Un homme capable de se dépasser et de dépasser son propre intérêt pour être véritablement solidaire. C'est ce que j'appelle la Fraternité.

2 commentaires:

  1. Je suis d'accord avec votre analyse forte interessante. Je pense aussi que les generations sont de moins en moins connectees entre elles. Les vieux a la retraite confortable disent aux jeunes "nous l'avons bien merite, nous avons travaille toute notre vie. A votre tour maintenant"... mais les jeunes aimeraient eux aussi pouvoir travailler et gagner une retraite confortable. Rien n'est moins sur pour eux. La societe que nos aines ont laissee a ete faite pour eux et pour eux seuls. Les jeunes ont le travail difficile d'inventer un nouveau systeme juste qui puisse les aider a leur donner une vie decente, en paix, sinon a eux-memes, au moins a leurs enfants. Je vois l'homme providentiel comme un converti au Bien... quelqu'un qui viendrait du cote du Mal et en connaitrait toutes les ficelles. Au peuple de le reconnaitre... :-) Marie-Helene K

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