jeudi 24 septembre 2015

Le prix d'un médicament expliqué à mon voisin de palier



Imaginons que vous pensiez avoir trouvé le remède miracle contre la maladie d’Alzheimer. Le « jus de betterave ». Voilà quelques semaines que vous donnez du jus de betterave à votre grand-mère atteinte de la maladie d’Alzheimer et vous avez remarqué une amélioration de sa mémoire et une diminution de sa fatigue.

Première étape dans la naissance d’un médicament : L’intuition, a priori,  qu’une substance aurait un effet bénéfique sur la santé.

 Commence alors la difficulté.

Afin de ne pas passer pour un fantaisiste il va falloir vous armer de patience et répondre déjà un certain nombre de questions afin d’aller plus loin.

Votre grand-mère a-t-elle vraiment une maladie d’Alzheimer ? Pour en être sûr il faudra attendre son décès car le diagnostic formel ne peut se faire que post-mortem. Déjà ça complique la question. Vous comprenez alors que cela peut prendre plus de temps que ce que vous n'avez prévu. Ensuite il faudra vérifier si l’amélioration de votre grand-mère est bien la conséquence de l’absorption de jus de betterave de façon quotidienne. Ensuite il faudra s’assurer que la consommation quotidienne de jus de betteraves ne risque pas d’entraîner des complications qui pourraient être supérieures à l’amélioration supposée.

Avant d’aller plus loin nous devons nous attarder cinq minutes sur la pensée d’Emmanuel Kant et rappeler le fondement de la méthode expérimentale.

Une idée "a priori" ne suffit pas pour dire qu’un phénomène est vrai. Si vous constatez que l’eau bout à 100 °C cela ne suffit pas pour en établir une règle universelle. Pour cela il vous faut connaître les tenants et les aboutissants. Pourquoi l’eau bout elle ? Comment bout elle ? Bout elle toujours à 100 °C ? Ce qui est valable pour l’eau est-il valable pour tous l'huile? Etc. Nous entrons alors dans le champ de l’expérimentation.

En sciences nous avons besoin d’un jugement à « posteriori » et non pas « a priori » pour définir un phénomène scientifique. (Théorie du Schématisme chez Kant)

Revenons donc de notre jus de betterave. L’idée seule que le jus de betterave pourrait être bénéfique dans la maladie d’Alzheimer ne suffit pas.

Vous allez devoir sans doute dans un premier temps faire une expérience sur la souris à condition que vous trouviez des souris atteintes de la maladie d’Alzheimer. Comme la substance en l’occurrence ne paraît pas trop toxique nous allons peut-être pouvoir passer à l’expérimentation chez l’homme directement.

La première expérience que vous devrez faire sera d’évaluer chez des volontaires humains la toxicité du médicament et la bonne dose à absorber quotidiennement pour avoir le maximum de bénéfices et le minimum de risques. Ensuite, et si seulement l’expérience première et probante vous devrez procéder à une étude plus large sur un plus grand nombre de patients en comparant votre jus de betterave avec le traitement existant. Il faudra convenir d’un objectif ou de plusieurs objectifs comme par exemple la survie supplémentaire apportée par le médicament, l’amélioration de la qualité de vie, la toxicité, etc.

Il faudra ensuite que votre médicament démontre son efficacité d’une façon statistiquement significative afin de qu’il reçoive de la part des autorités de santé une « Autorisation de Mise sur le Marché ». Une fois cette autorisation de mise sur le marché obtenue votre jus de betterave devient un médicament.

Pourtant nous sommes loin d’être au bout de nos peines. Une fois l’autorisation de mise sur le marché obtenue il faudra entamer une négociation avec les autorités de tutelle afin d’envisager un prix. Ce prix doit tenir compte du poids de la maladie (fardeau de santé)  sur la santé publique (nombre de malades touchés et durées de traitement) et du coût de développement du médicament par l’inventeur. Une fois qu’un prix est proposé et accepté par les deux parties alors une commission doit établir ce que l’on appelle le "service médical rendu", ce qu’apporte le médicament en qualifiant ce progrès d’insuffisant, de faible, de modéré, ou d’important. Ensuite cette commission dite « de transparence » doit statuer sur un degré d’Amélioration du Service Médical Rendu. Quel est le degré d’importance d’amélioration de la santé grâce à ce médicament par rapport à l'existant. Voir Tableau ci-dessous.



Une fois que vous avez réussi à franchir toutes ces étapes (que j’ai volontairement simplifiées) alors vous pouvez espérer commencer à vendre votre médicament et pouvoir en faire la promotion auprès des prescripteurs. Il faut des années, souvent plus de 10 ans entre le moment où on découvre qu’une substance pourrait avoir un effet bénéfique sur la santé et le moment où le médicament est proposé au patient.

Maintenant imaginons toujours que vous avez franchi toutes ces étapes avec votre jus de betterave. Il vous aura fallu de lever des fonds afin de payer les études qui peuvent parfois se chiffrer en centaines de milliers d’euros voire en millions d’euros. Si vous avez la chance d’avoir sur votre compte en banque cet argent pour l’investir alors tant mieux sinon vous devrez faire comme tout le monde, faire appel aux financiers. Ils vous prêteront l’argent avec un très grand sourire mais bien évidemment vous devrez rembourser. En général ils ne se contentent pas de peu et souhaitent avoir des rendements souvent à deux chiffres. Sans cet argent vous pouvez dire adieu à votre jus de betterave aussi génial puisse-t-il être. Il faudra bien évidemment inclure ces coûts dans la négociation de prix si vous ne voulez pas déposer le bilan dès les premières semaines de commercialisation de votre médicament.

Tout cela pour vous dire que lorsque vous achetez un médicament n’imaginez pas que son coût soit celui de la matière première. Quand vous achetez un comprimé ou une gélule et que vous voulez savoir quelle est la part de bénéfices pour le laboratoire n’oubliez pas d’inclure tous ces coûts dont j’ai parlé auparavant qui seront amortis parfois sur plusieurs années de vente de médicaments. C’est pourquoi chaque médicament est protégé pendant 10 ans avec un brevet qui empêche un petit malin de s’approprier du principe actif et de le vendre en s’affranchissant de payer le coût du développement. Je vous invite donc à réfléchir sur le coût des génériques lorsque ce sont des entreprises qui rachètent des vieux médicaments et qui continuent à les vendre très cher alors qu’ils n’ont plus à payer le développement.

Soyez sûrs que l’industrie pharmaceutique contrairement au secteur bancaire n’est pas dans une démarche financière mais de santé. Si ce secteur est florissant c’est parce que la santé est un marché colossal. Le vieillissement de la population et les progrès font que les pays riches consomment de plus en plus de médicaments. Par ailleurs le niveau de formation des personnes qui travaillent dans l’industrie pharmaceutique est très nettement supérieur au niveau que l’on trouve dans les autres secteurs d’industrie. Les rémunérations sont plus élevées ce qui impacte sur les prix. Nous produisons chaque année des dizaines de médicaments majeurs qui changent la vie des patients. Il arrive quelquefois que certains médicaments nuisent à la santé de certains patients. N’y voyez pas toujours la faute de l’industrie. Il y a dans chaque industrie, dans chaque groupe, des éléments plus ou moins bons mais cela relève plus de l’individu que de l’industrie ou du groupe. Vous devez vous focaliser sur les progrès qui ont été réalisés ces 20 dernières années en cancérologie, dans la maladie d’Alzheimer, en cardiologie, en pédiatrie, etc. Savez-vous qu’en 2014 l'Hépatite C peut-être guérie grâce à un nouveau médicament. Il est cher car il a demandé de longues années de développement et une fois que tous les patients seront guéris il n’aura plus de raisons d’exister donc il doit être amorti sur une période plus courte. Rien n’est jamais gratuit…et ce qui est gratuit généralement n’a pas de valeur, généralement...



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