jeudi 3 octobre 2013

De la prostitution et de son abolition.



Si la prostitution est le plus vieux métier du monde, cela ne peut en aucun cas présumer de sa moralité. 

En effet comme le  rappelait le philosophe André Comte-Sponville dans une émission récente de Taddéi, le crime est sans doute aussi vieux que la prostitution et ce n’est pas pour cela que c’est un bien. 

Déjà dans le long récit de Gilgamesh, tout premier récit de l’humanité, dans l’éducation du jeune Inkidu , intervient une prostituée. La question que nous pouvons nous poser, que ce soit pour le crime ou pour la prostitution, c’est que ces deux activités aussi vieilles que l’humanité n’ont jamais été éradiquées de nos sociétés.

Cependant, je ferai un distinguo net entre la prostitution et toute forme de criminalité. Certaines formes que revêt la prostitution relève de la criminalité lorsqu’il s’agit d’esclavage, de pratiques non volontaires, de réseaux mafieux. Lorsqu’il s’agit, en revanche, d’une pratique délibérément choisie par une femme ou par un homme personne n’a le droit de l’interdire. Dès lors qu’une activité est choisie volontairement sans nuire à autrui pourquoi la loi devrait-elle s’en mêler ? Je vois dans la condamnation de la prostitution des réminiscences d’une vieille morale religieuse et philosophique qui renvoie le corps  au péché et qui nuit à la laïcité.

Il faudra attendre le XVIIIe siècle, voir le XIXe siècle pour que le corps  entre en jeu dans les questions spirituelles et psychiques. Il me semble que c’est Nietzsche le tout premier à avoir vraiment défendu le corps contre les notions d’esprit et d’âme véhiculée par la religion catholique en France et par certains philosophes comme Descartes, Pascal ,  Leibniz ou même Kant.  Pascal considérait la chasteté comme la plus grande des vertus. 

Nietzsche, en tuant Dieu et en dénonçant une certaine forme de métaphysique religieuse a pu laisser une place au corps avec l'idée de généalogie. Que ce soit dans le « Crépuscule des idoles » ou dans « Par-delà le bien et le mal » Nietzsche nous montre combien le corps influence notre vie ici-bas; Lui l'a plus expérimenté dans le déplaisir que dans le plaisir. Hélas.

Entendre encore aujourd’hui au XXIe siècle des soi-disant progressistes vouloir interdire la prostitution et pire encore traiter les clients des prostituées comme des voyous montrent à quel point notre époque est totalement déconnectée de tout savoirs philosophiques et de toute pensée. En effet notre époque beigne dans l’opiniologie  et dans l’émotionnel le plus immédiat.

Bien évidemment il faut combattre le crime sous toutes ses formes. Lorsque des proxénètes enlèvent des jeunes femmes, les font violer, les mettent sur le trottoir ou dans des chambres d’hôtel par la force, il faut que la loi intervienne pour démanteler ces réseaux mafieux et pour sanctionner très durement ces voyous.

Lorsque l’on n’a pas appris à penser le monde ou les concepts alors on est souvent menacé par toutes sortes d’amalgames dangereux car faux et attentatoire à la probité de chacun.

Il existe dans ce pays une misère sociale et une misère sexuelle souvent d’ailleurs sans rapport l’une avec l’autre. Nous vivons dans une société où l’image du corps est façonnée par la publicité. Le désir s’en trouve manipulé et si vous ne correspondez pas au référentiel de beauté imposée par le monde marchand alors vous risquez de vous retrouver seul.

L’émergence des réseaux sociaux n’a pas facilité les rencontres ou la vie sociale. Au contraire j’ai le sentiment qu’elle a isolé un certain nombre de personnes qui avaient du mal à aller vers les autres pour des questions de mal-être ou de complexes. Cela a généré et génère encore bien sûr beaucoup de solitude, beaucoup de frustrations.

Le succès de la pornographie sur Internet et de la prostitution est le signe de cette misère sexuelle et relationnelle. Toutefois la pornographie et la prostitution permettent à certaines personnes d’avoir accès aux désirs et aux plaisirs. Qui peut juger sérieusement les utilisateurs de ces services dès lors qu’ils sont proposés librement sur internet notamment?

 C’est la que le vrai problème se pose. Je comprends l’idée de vouloir sanctionner les clients des prostituées en pensant que c’est la meilleure façon d’éradiquer la prostitution en tuant la demande. Cependant, ce n’est pas si simple. Que proposent les partisans de l’abolition de la prostitution à tous ses clients qui sont en fait des miséreux du  plaisir pour la plupart ?


Je sais qu’aujourd’hui on emploie à tort et à travers le terme de "pervers" pour toute personne qui aurait un goût un peu trop prononcé pour le sexe et la sexualité. Pourtant la perversion à une définition bien précise. Le pervers jouit du mal qu’il fait aux autres. Le client d’une prostituée ne jouit pas, a priori, du mal qu’il va faire à sa partenaire d’un soir mais bien du corps de sa partenaire qu’il a louée a priori encore avec son consentement. Si la prostituée peut sembler ne pas prendre de plaisir ce n’est pas pour autant qu’elle déclare souffrir de son activité. Si elle souffre de son activité elle est libre d’arrêter sauf si c’est une esclave d’un réseau mafieux ce qui est tout à fait différent. Combien de femmes et d'hommes souffrent à exercer un métier pénible? Peuvent-ils s'en libérer facilement?

Vous avez bien compris que la question centrale qu’il faut se poser est celle du consentement éclairé d’une prostituée à exercer une activité hors du commun qui va toucher son intimité  la plus précieuse : son corps. En Allemagne la prostitution a été organisée et autorisée dans des lieux bien identifiés : les maisons closes. Les filles qui travaillent dans ces endroits déclarent être libres de choisir cette activité en toute connaissance de cause. Il ne s’agit aucunement d’un plein temps mais de quelques heures qui permettent d’arrondir les fins de mois dans une activité finalement moins pénible que d’autres et beaucoup plus lucratives.

Les Titans modernes :

Si nous laissons de côté la morale religieuse pouvons-nous considérer sérieusement que vendre ses fesses c’est pire que de vendre ses bras? Je suis gêné en ce qui me concerne de voir des jeunes femmes et des jeunes hommes travaillant sur des machines extrêmement éprouvantes en répétant des gestes abrutissants le tout pour un salaire de misère.  Pourquoi dans un monde laïc, sans Dieu, le sexe et les organes génitaux seraient-ils du domaine du sacré et pourquoi les bras le cerveau les jambes seraient considérées comme des parties moins nobles ? Bien sûr il y a l’étymologie du mot sacré qui vient directement du mot sacrum qui renvoie aux parties génitales. Mais en dehors de cela sur quel fondement philosophique actuel pouvons-nous affirmer qu’un travailleur du sexe serait plus malheureux qu’un travailleur tout court ?

Bien sûr qu’il y a un danger  psychologique évident en acceptant de faire l’amour avec n'importe qui,  en étant totalement déconnecté de tout sentiment. Il y a un danger de mésestime de soi qu’il ne faut pas négliger. Je ne vois pas comment on peut faire ce métier longtemps sans faire un travail psychologique sur soi très important et très long et qui n’est pas sur d’éviter à terme un effondrement sous la forme d’une dépression très grave à avoir consenti de vendre à des inconnus ce qui peut-être nous est le plus précieux. Cette question doit être abordée dans le consentement éclairé dont je parlais un peu plus haut à exercer un métier pour lequel il faut des dispositions bien particulières psychologiques.

Enfin quelle différence entre une libertine (que les femmes vertueuses appellent "salope") et une prostituée ? L’argent ? Ce serait donc l’argent qui poserait un problème ? Vraiment ?


Je conclurai donc de la façon suivante. La toute première des priorités et de lutter efficacement contre le crime et contre les réseaux mafieux qui exploitent maltraitent des prostituées involontaires. Les textes de lois existent, ils sont nombreux mais ne sont pas appliqués faute d’une véritable volonté politique. Il y a une déclaration d’impuissance du politique face  à la criminalité  internationale. Il faut à mon humble avis légaliser le métier de prostituées professionnelles pour permettre à des milliers de Français d’avoir accès à une forme de sexualité autre que virtuelle. Il faut veiller à la surveillance sanitaire de ces professionnels hommes et femmes. La prostitution n’est pas que féminine contrairement à ce que l’on entend. La prostitution masculine est sans doute moins présente  car la sexualité des hommes homosexuels est sans doute plus libérée et plus accessible.

 Je pense aux femmes et aux hommes célibataires,  de plus de 50 ans, handicapés, ne correspondant pas aux canons de la beauté imposée aujourd’hui à tous. Cela ont droit aussi au plaisir autrement que devant un écran. Je pense particulièrement aux personnes handicapées qui souffrent d’une solitude terrible. Combien de prostituées ont témoigné  du fait que souvent la soi-disant « passe » ressemblait plus  à une psychothérapie qu’à une prouesse sexuelle. Parfois la prostitution permet de passer un cap. Elle donne l’illusion d’être normal, aimable et aimé et cela fait un bien fou à énormément de gens.

Je me suis intéressé à la prostitution lorsque je faisais mes études de gérontologie. Je travaillais à l’époque sur les origines communes entre la sexualité et l’alimentation dans le cadre d'un mémoire sur la nutrition de la personne âgée.  Il y a dans la sexualité  et l’alimentation des plaisirs qui peuvent se ressembler. Lorsque le bébé nait le plaisir est indifférencié et il est permanent.  C’est pour cela que Freud appelle le bébé « pervers polymorphe ». Cette traduction de l'allemand est sans doute maladroite car comme je le disais plus haut il ne s’agit aucunement de perversion mais bien de l’addiction au plaisir ce qui est très différent. Le tout petit enfant a besoin d’un plaisir permanent pour survivre du passage du stade fœtal au stade respiratoire. Le monde  fœtal est sans doute un monde de plaisir intense. La présence au monde par le biais de l’accouchement est une première épreuve que le bébé atténue en gardant ce plaisir fœtal en lui et en refusant inconsciemment de se séparer tout de suite de la maman qui l’a porté. Cela le rassure.  Quand il va boire la première goutte de lait, va se produire vraisemblablement une forme d’orgasme (endorphines déclenchées par le sucre du lait) qui est le primat de la sexualité et de la libido au sens jungien du terme. L’enfant ne va pas savoir tout de suite si ce plaisir intense  vient de l’aliment ou vient  du fait de téter. C’est l’émergence du stade oral qui est le premier stade du plaisir sexuel. Les psychologues spécialistes parlent d’un glissement métonymique. Le bébé en buvant le lait pense que la source de plaisir est le sein et le fait de téter. Si je termine en évoquant les sources de la sexualité c’est pour bien insister sur le fait que l’accès au plaisir conditionne la bonne santé Et le bonheur. On ne peut pas supprimer comme ça d’un coup de baguette magique des accès au plaisir sans réfléchir de les remplacer par quelque chose de légal et d’encadré.

Je suis donc contre toute idée d’abolition et de prohibition de la prostitution. Je suis contre toute idée de faire  du client le bouc émissaire  de l’incapacité publique à punir le crime par  lâcheté,  par complicité ou par impuissance.

Je pose donc des questions sans véritablement avoir un point de vue tranché. Il serait injuste de considérer tous les clients des prostitués comme des criminels et de considérer toutes les prostitués comme des victimes.

Nous projetons tous notre généalogie sur cette question. C'est pourquoi il est si difficile de s'entendre sur une vision simpliste du sujet.  Merci de me donner votre point de vue.

3 commentaires:

  1. Une règlementation sensée serait bienvenue et clarifierait cette "profession", alors que la culpabilisation des "clients" défausse le gouvernement dans sa responsabilité d'incompétence à lutter contre les réseaux mafieux esclavagistes

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  2. De votre avis jmc. Je reviens plus tard commenter ; c'est article est très complet !

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  3. Dommage que je ne sache pas qui vous etes...

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